Andy Hertzfeld (févrirer 1981)

J'ai officiellement débuté sur le projet Mac un jeudi après-midi, et Bud Tribble, mon nouveau patron et la seule autre personne chargée de l'aspect software du projet, s'était absenté. Bud participait à un congrès de scientifique et devait retourner occasionnellement à Seattle pour conserver sa position dans le programme.

Bud avait pour habitude de ne pas arriver au travail avant la fin du temps de midi, je l'ai donc rencontré pour la première fois le lundi après-midi qui a suivi. On a commencé à parler du travail qu'on avait à faire, lequel était assez accablant. Il me montra le planning officiel pour le développement software que l'on devait terminer dans environ dix mois, début janvier 1982.

"Mais c'est de la folie !", lui ai-je dit. "On a même pas encore commencé. C'est complètement impossible de terminer dans les temps."

"Je sais", m'a-t-il répondu, à voix basse, presque en murmurant.

"Vous savez ? Si vous savez qu'on ne peut pas tenir le planning, pourquoi vous ne le modifiez pas ?"

"Eh bien, c'est Steve. Steve insiste qu'on commence à livrer en début d'année 1982, et n'acceptera aucune discussion contraire. La meilleure façon de décrire la situation est un terme de Star Trek. Steve à vraiment un champ de distortion de la réalité."

"Un quoi ?"

"Un champ de distortion de la réalité. En sa présence, la réalité est malléable. Il peut convaincre n'importe qui d'à peu près n'importe quoi. Tout ça n'a plus de sens quand il n'est plus là, mais ça complique la plannification réaliste. Et il y a encore quelques petites choses que tu devrais savoir sur le travail avec Steve."

"Comme quoi ?"

"Eh bien, même s'il te dit que quelque chose est pas mal ou super, ça ne veut pas nécessairement dire qu'il le pensera toujours le lendemain. Tu dois filtrer à la baisse ce qu'il dit. Ensuite, il est vraiment amusant en ce qui concerne les idées. Si tu lui fais part d'une nouvelle idée, il te dira souvent qu'il pense que c'est stupide. Mais après, s'il aime vraiment, juste une semaine plus tard, il va revenir vers toi et te proposer ton idée, comme si elle venait de lui."

Je pensais que Bud exagérait sûrement, jusqu'à ce que j'oberve Steve en action pendant les semaines qui suivèrent. Le champ de distortion de la réalité était un mélange confus de style rhétorique charismatique, un volonté indomptable, et une ardeur à déformer chaque fait pour atteindre un but. Si une ligne d'arguments ne suffisait pas à persuader, il passerait habilement à une autre. Parfois, il te mettra hors-jeu en adoptant soudainement ton avis comme étant le sien, sans admettre qu'il avait jamais pensé différemment.

Étonnamment , le champ de distortion de la réalité semblait être efficace même si on en était conscient, même si les effets allaient s'estomper après le départ de Steve. On parlait souvent de différentes techniques pour le détruire, mais après un moment la plupart d'entre nous abandonnait, acceptant le fait que c'était une force de la nature.

l'article original sur Folklore.org