Soulignons au passage l'ironie de mon anecdote : je rate un train à moins de 43 secondes près et, au comble de mon attente dans le froid engourdissant du quai, je constate que le suivant tarde à partir sous le foireux prétexte qu'un groupe d'enfants a eu autant de chance que moi avec le train précédent, dans lequel une trentaine de sièges étaient réservés pour leurs charmantes frimousses. Le sous-chef de quai (si si, ça existe, il n'y a point de sot métier rappelons-le) a été spécialement appelé à la rescousse pour trouver des places dans ce train qui suivait celui qu'on a pas pu prendre à moins d'une minute (pour ma part tout du moins), souvenez-vous.

Je monte donc dans une des voitures en queue de train et je prend le parti de m'assoir dans le petit compartiment qu'on a loisir de trouver dans cette partie du train, accueillant au maximum sept personnes et un chien. Je me pose à contresens mais peu me chaut, donc tout va bien. En face de moi un homme regarde ses photos sur son appareil photo numérique en prenant soin d'appuyer de façon régulière sur les boutons de navigation, lesquels boutons poussent joyeusement un petit bip à chaque fois. Je ne sais pas si c'est ce bruit qui en agacerait plus d'un qui m'a décidé à sortir mon computer (à lire avec l'accent de Gad dans un sketch à millions) et à le poser sur la demi tablette disponible mais mon vis-à-vis n'a pas vraiment apprécié et c'est ce que nous allons voir.

Revoyons la scène depuis un autre angle (mais sans zoom ni cercle rouge indiquant dans l'image ce à quoi il faut être attentif). Ladite tablette est en ce moment occupée à moitié à la fois par la veste et les poignets de la personne qui joue cette musique discordante en face de moi. Je sors donc mon PowerBook (appelons un chat un chat) et je le pose en poussotant tout légèrement ce qui était posé sur la table. L'inconnu qui m'observait me dit, en tout bon anglais qu'il n'est pas mais nous y reviendrons, que j'aurais quand même pu lui demander de bouger sa veste au lieu de la foutre par terre comme un gros sauvage (j'en rajoute peut-être un peu mais on ne m'en voudra pas). Ni une ni deux, je répond en tout bon anglais également (oui bon, en anglais quand même) que je suis bien navré de le voir ainsi froissé et sur ses grands chevaux pour un petit bout de veste.

Je décide de m'isoler un peu en prenant des écouteurs dans mon sac dont la finition indique qu'il a pour vocation d'être à dos. Une fois la musique dans les oreilles (oui non mais j'ai cherché et c'est bien là le meilleur endroit où la mettre), il se passe un temps ou peut-être un peu plus. L'individu n'a, dans l'entre-temps, pas manqué de voir cette belle pomme qui l'éclaire bien malgré lui et qu'il ne pouvait ne pas voir. C'est alors que là où on aurait pu croire à une discussion aussi brève qu'elle n'était amicale, l'homme relance l'affaire et me demande si Windows tourne sur ma machine. Nous voilà lancé dans une conversation qui durera jusqu'à mon arrivée à Bruxelles-Schuman (rappelez-vous, cette gare où l'on sert les meilleurs gaufres de la ville). J'apprends qu'il vient de New York, qu'il es venu en Europe pour affaire et qu'il en profite pour en faire le tour.

Voilà qui me ravis d'avoir non seulement postposé mon départ mais d'avoir raté le train prévu, sans quoi je n'aurais pas fait cette rencontre et cette révision éclair de mon aptitude à jongler avec des patates chaudes. Tout cela pourrait nous amener à la conclusion suivante (par conclusion n'entendez rien d'académique mais plutôt ce qui termine un récit de façon à rappeler aux lecteurs ce qu'il est bon de retenir de toute cette prose) : n'évitons surtout pas de brusquer les gens qu'on rencontre dans les trains, ça peut entrainer des conversations d'un degré élevé sur l'échelle de la bonhommie.

Bon, demain je pars pas avant le début de l'après-midi et je ferai chier le premier venu pour parler avec lui de son père qui a fait le débarquement de Normandie, le tout dans la langue de Shakespeare.